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Mer, Déc

Les travaux de l'ouverture de l'embouchure lancés le 11 novembre dernier par le Vice-Président de la République, Kablan Duncan.

Economie

Dans le cadre d'une politique coloniale de grands travaux visant à doter la Côte-d'Ivoire d'infrastructures modernes de transport, un canal navigable de 2,7 km, a été percé dans les cordons de Vridi.


Plusieurs fois annoncés par des hommes politiques ivoiriens, les travaux de l’ouverture de l’embouchure du fleuve Comoé de Grand-Bassam, devenus un véritable fonds de commerce, ont été, enfin, lancés, le lundi 11 novembre 2019, dans la cité balnéaire. En présence de Daniel Kablan Duncan, Vice-président de la République ; par ailleurs député de Grand-Bassam et Amadou Gon Coulibaly, Premier ministre et chef du gouvernement. Le jeu en valait la chandelle !
Dans le dossier presse de l’événement, remis aux journalistes le jour du lancement des travaux, on peut y lire : ‘’le rétablissement de l'exutoire naturel du fleuve Comoé en mer est la solution qui limitera les risques de crue et permettra d'améliorer la qualité des ressources écologiques’’. Un important projet qui s’exécute ‘’dans le cadre du projet de sauvegarde et de valorisation de la baie de Cocody et de la lagune Ebrié’’. Les objectifs sont, entre autres, d’améliorer le renouvellement des eaux de la lagune Ebrié en favorisant l’échange entre la mer et la lagune ; d’évacuer les eaux et les apports du Comoé vers la mer lors des crues et de favoriser le développement socio-économique local en protégeant la ville historique de Grand-Bassam classée au patrimoine culturel mondial de l’Unesco.

En ce qui concerne l’impact environnemental du projet sur le littoral et sur la base des études et simulations morpho dynamiques ; sans oublier les hypothèses de transit littoral ‘’prises en compte’’, la partie littorale à l’Ouest de l’embouchure sera soumise à ‘’engraissement’’ et la partie Est à ‘’érosion’’.
Le document souligne que ‘’sans aucun dragage d’entretien, l’épi Ouest pourra assurer l’effet barrage pendant deux ans (sans aucun passage de sédiments). Passé ce délai, l’épi Ouest assurera toujours une capacité de stockage mais une partie des sédiments va franchir la digue pour se déposer devant le chenal’’.
Sans aucune action de dragage menée, note-t-on, le colmatage du chenal pourra survenir après environs 10 ans. En parallèle, le littoral à l’Est de l’embouchure sera érodé au bout d’une dizaine d’années. En revanche, afin de pallier aux impacts cités ci-dessus, un dragage d’entretien de la partie du littoral à l’Ouest de l’embouchure avec rechargement en sable de la partie du littoral à l’est du chenal (bypass) ‘’est à prévoir tous les deux ans’’. Le délai de réalisation des travaux de l’embouchure de Grand-Bassam, d’un coût de plus de 21 milliards Cfa, est de vingt-deux (22) mois ; soit un an et dix mois.

Au-delà de la face visible de l’iceberg, certains comportements humains, entre autres, risquent d’impacter négativement et durablement les gros efforts entrepris depuis des années par les pouvoirs publics pour solutionner l’épineux problème de l’embouchure de la ville historique.
Selon ‘’Les cahiers d’Outre-Mer de juillet-septembre 2002’’, des habitations ont été construites sur la rive gauche de l’embouchure et sur le front de mer. En 1975, prenant acte de l'ensablement de la passe depuis 1972, de nouveaux choix d'urbanisme ont été définis. Un tronçon de la route littorale longeant le front de mer a été construit. Il consolide les cordons sableux à l'emplacement des anciennes passes. Cet aménagement a scellé le sort de l'estuaire jusqu'à ce que, le 17 décembre 1985, une réunion de la Commission de l'Environnement pose la question de la réouverture de la passe.
La rencontre entre les sociétés traditionnelles et la colonisation française a donné naissance à un noyau urbain, Grand-Bassam, entre la mer et la lagune Ouladine. Ce noyau urbain, s'est étendu par la suite jusqu'au village de Moossou et au-delà. En outre, le rôle prépondérant de la 1ère capitale du pays (1896-1900), dans les débuts de la colonisation, a encouragé une immigration d'allochtones d'origines diverses (béninoise, togolaise, ghanéenne et européenne) si bien que Grand-Bassam présente aujourd'hui une population cosmopolite. Du fait de cet urbanisme urbain, le ‘’quartier France’’, par exemple, s’est étendu vers l’embouchure. Quant à ‘’Petit Paris’’, certaines habitations bloquent le circuit de l’eau. Une urbanisation ‘’sauvage’’ qui est la conséquence du laxisme des autorités ivoiriennes face à la fermeture de l’embouchure.

L’autre phénomène qui risque d’éroder ces efforts ; notamment financiers, ce sont les extractions répétées de sable en toute illégalité, surtout au ‘’Quartier France’’. Il fut un temps où le gouvernement ivoirien avait pris la décision de fermer certaines carrières ; notamment celle du ‘’quartier France’’, mais beaucoup d’eau a coulé, depuis, sous le pont de Moossou.
On ne le dit pas assez, l’ouverture de l’embouchure règlera certains phénomènes comme la prolifération des plantes aquatiques, développera la pêche, surtout côtière ; une relative quiétude pour les habitants du front de mer. Mais elle ne pourra pas arrêter, à long terme, la récurrente montée des eaux ni les menaces liées à la mer, comme le raz de marée de 1963. Depuis, les populations vivant dans l’espace entre l’océan atlantique et la lagune Ouladine sont informées de l’éventuelle disparition totale de cette zone d’habitation. En juin 2012, le Centre de Recherche Océanographique a informé que d'ici une vingtaine d'années, le front de mer à Grand-Bassam pourrait être sous les eaux, si rien n’est fait. C’est pourquoi Jean Baptiste Mockey, 1er maire de la cité balnéaire, avait souhaité que les populations de cette zone quittent le ‘’quartier France’’ et Azuretti pour s’installer à l’actuel emplacement de la cité ‘’Les Rosiers’’, à l’entrée de Grand-Bassam, par l’ancienne route. Le site a été vendu à un opérateur immobilier pour y bâtir des maisons de haut standing et où ont afflué de nombreux abidjanais, en quête de quiétude et de tranquillité ; loin de la fournaise abidjanaise.

Il est bon de rappeler que l’estuaire de Grand-Bassam sert à la fois d'exutoire au fleuve Comoé et aux lagunes (Ouladine, Ebrié et Mondoukou), qui lui sont proches. La lagune Ebrié rejoint le Comoé à Moossou. Quelques kilomètres plus en aval, le fleuve Comoé entre en confluence avec deux autres lagunes de taille plus modestes : les lagunes Ouladine et Mondoukou qui sont en fait, d'anciens chenaux du Comoé qui a migré sur près de 11 km latéralement avant d'adopter un écoulement nord-sud.
Le Comoé - avec le renfort des eaux de la lagune Ebrié - n'a donc aucun mal en situation normale à curer son chenal, entretenant une passe large en moyenne de 200 m et profonde de 3 à 4 m (Varlet, 1958). Toutefois, les années où la saison sèche est très marquée, la passe a tendance à s'ensabler. Le maintien de celle-ci dépend de l'efficacité des courants de chasse dans le chenal - elle-même fonction des volumes écoulés - et du rabotage des courants de marée (flux et jusant) sur les berges. Depuis l'ouverture du canal de Vridi en 1951, un déficit hydrique a été constaté à l'embouchure naturelle du Comoé. Seulement le 1/3 environ de son débit emprunte cet exutoire.

Les 2/3 restant sortent en mer par le canal de Vridi après un parcours de plusieurs kilomètres en lagune Ebrié (Varlet, 1958). Cette chute des volumes d'eau réduit fortement la vitesse des courants dans l'estuaire. Mesurée récemment, elle oscille entre 0,05 et 0,32 m/s (Abé et al., 1996). Dans le cadre d'une politique coloniale de grands travaux visant à doter la Côte-d'Ivoire d'infrastructures modernes de transport, un canal navigable de 2,7 km, a été percé dans les cordons de Vridi ; détournant ainsi les eaux du Comoé et des lagunes Potou et Aghien et provoquant le confinement de l'estuaire du fleuve à Grand-Bassam. La passe ne peut plus être maintenue qu'artificiellement. En application d'un plan de lutte contre la pollution végétale, l'estuaire est dégorgé par des dragages irréguliers mais répétés (1987-2001). Pour maintenir durablement son ouverture sur la mer, les autorités ivoiriennes ont adopté en 1998, un projet d'interventions et d'aménagements lourds.
 

Sylvain Namoya