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Lun, Mar

Politique

Bien que la Constitution ait prévu la succession, la continuité de l’Etat s’est brisée et le dernier gouvernement de Félix Houphouët-Boigny démissionne dans la rue, devant les caméras.


07 décembre 1993 : 08h30 mn à Abidjan : l’élite politique procède à la levée d’armes et au salut aux couleurs en ce jour anniversaire de l’indépendance. Alassane Ouattara représente le Président Houphouët au 1er rang. Sur la seconde ligne, derrière lui, Henri Konan Bédié et Philippe Grégoire Yacé, respectivement Président de l’Assemblée nationale et Président du Conseil économique et social.
Aux environs de 10h, la classe politique est informée du décès du Président de la République et va se précipiter à Yamoussoukro. Le Premier ministre réunit quelques-uns de ses ministres et fonce sur l’aéroport de port-bouët pour sauter à bord du Grumman présidentiel, dont il fait usage depuis la maladie du Président Houphouët. Le Président de l’Assemblée nationale, Henri Konan Bédié, quant à lui, prend la route, à bord de sa Mercedes, accompagné de ses proches collaborateurs. Autour de 12h15 mn, le Premier ministre Alassane Ouattara est de retour à Abidjan. Il se rend à la télévision ivoirienne et fait interrompre le journal télévisé de 13heures.  La mine triste, l’accent pleureur, il annonce :
‘’Ivoiriens mes frères, Ivoiriennes mes sœurs, la Côte d’Ivoire est orpheline. L’homme qui a incarné notre peuple depuis près d’un demi-siècle, le Père de la Nation, le Président Félix Houphouët-Boigny, s’est éteint ce mardi 7 décembre 1993 à 6h 35 mn à Yamoussoukro, sa terre natale.
En ces heures terribles pour notre pays, nous nous inclinons devant l’immense douleur de la famille et nous pleurons tous avec elle, l’illustre disparu. (PP 20 et 21)

Les modalités relatives aux funérailles, qui permettront au peuple ivoirien et à tous les amis de notre pays de rendre un dernier hommage à l’apôtre de la paix, bâtisseur de la nation ivoirienne, seront précisées ultérieurement.’’
Vers 15h, le Premier ministre, Alassane Ouattara, convoque un Conseil de gouvernement. C’est le ministre de la Communication, Auguste Séverin Miremont, porte-parole du gouvernement, qui vient lire le communiqué devant les caméras de la Rti : (PP21 et 22)
‘’A la suite du décès du Chef de l’Etat, le Président Félix Houphouët-Boigny, le Premier ministre Alassane Dramane Ouattara, a présidé un Conseil de gouvernement ce mardi 7 décembre 1993 de 17h à 18h, au Palais présidentiel. A l’issue de cette réunion, le gouvernement a arrêté les dispositions suivantes :
1)    Un deuil national d’un mois est proclamé à compter de ce jour. Pendant cette période, les drapeaux seront mis en berne sur toute l’étendue du territoire national ;
2)    Conformément aux dispositions constitutionnelles, la Cour suprême sera saisie par le gouvernement pour constater la vacance de la magistrature suprême ;
3)    En attendant, le Premier ministre, Chef du gouvernement, a demandé aux ministres d’expédier les affaires courantes’’.

A 17h, ordre est donné aux gendarmes qui assurent la garde de la télévision ivoirienne depuis les troubles de 1990, de céder la place aux policiers du colonel Palenfo, ministre de la Sécurité, un inconditionnel du Premier ministre. (PP 22 et 23)
A 18h, Henri Konan Bédié, le Président de l’Assemblée nationale et dauphin constitutionnel, boucle ses entretiens avec la famille Houphouët-Boigny et l’informe de sa ferme volonté d’entretenir la dignité du Président Houphouët. Comme à l’aller, ses proches collaborateurs et lui empruntent la route pour Abidjan. A quelques kilomètres sur l’autoroute après le petit village de Singrobo, la Mercedes de secours de Bédié est victime de crevaison. Le Président Bédié ne s’arrête pas et fonce sur Abidjan.
À 19h30, il est prévu une déclaration en sa résidence pour être diffusée au journal télévisé de 20h. Le Premier ministre Alassane Ouattara n’est pas là. La télévision et la radio non plus.


A 19h40, Auguste Miremont, porte-parole du gouvernement, avoue son impuissance à avoir le Premier ministre au téléphone. ‘’Plus question de Premier ministre, informez la télévision que le Président Bédié y arrive pour faire une déclaration’’, lance l’un des ‘’lieutenants’’ surexcités.
A 19h55, le convoi du tout nouveau Président de la République fonce sur la télévision ivoirienne, mais sans le protocole afférent. La voiture présidentielle, après la Mercedes à gyrophare de sécurité, est seulement précédée d’une voiture patrol et d’une peugeot 505, toutes les deux bourrées de gendarmes commandos. (PP 23 et 24).
Quelques véhicules particuliers des inconditionnels avec aussi des gendarmes les accompagnent. Contrairement à l’habitude, le portail d’entrée de la cour de la Rti se trouve hermétiquement fermé et gardé par des policiers. Deux commandos descendent vaillamment de la patrol, s’en chargent en une fraction de seconde et la suite présidentielle entre dans la cour de la télévision.

A 20h05, le présentateur du journal télévisé, Dégny Maixent, le directeur de l’information télévisée, annonce que le Président Henri Konan Bédié va faire une déclaration en direct du studio.
Dans un ton combiné de deuil et de solennité, l’air sérieux (…) Henri Konan Bédié lit son message en ces termes :
‘’ce matin, nous avons appris l’information la plus cruelle de notre histoire nationale : le Père de la Nation, notre Chef d’Etat bien aimé, n’est plus. D’un coup, la Côte d’Ivoire, toutes ses filles et tous ses fils, dans leur diversité, se sentent orphelins.
Je m’incline respectueusement devant la mémoire de celui qui a donné sa vie au combat le plus noble, la construction d’une Nation. Je m’incline, au nom de notre Patrie, et de tous les Ivoiriens unis dans la tristesse et le deuil, devant la famille du Chef de l’Etat, et tous ses proches.
La Constitution, notre loi suprême, me confère, dans cette dramatique situation, des responsabilités dont je mesure le poids. Je les assumerai dans le droit fil, de celui qui en fut l’inspirateur. Le pays sera gouverné pour tous, Ivoiriens et étrangers vivant sur notre sol. A cette fin, je demande à tous, de se mettre à ma disposition (de m’apporter leur soutien).
Dans la tristesse et le deuil, dans l’affection et le souvenir, dans l’union et la responsabilité collective, que la Côte d’Ivoire, toute entière, se rassemble.
C’est ce que je lui demande aujourd’hui, au nom de notre cher et illustre défunt’’.

En arrivant en sa résidence, le nouveau Chef de l’Etat trouve le Corps diplomatique européen accrédité en Côte d’Ivoire qui l’attend pour lui présenter les condoléances de leurs pays respectifs.
Tandis que les télégrammes de condoléances que diffuse la télévision ivoirienne sont adressés au Président de la République, Henri Konan Bédié et certains, émanant de pays africains, sont libellés à l’intention du Premier ministre Alassane Ouattara; ce qui entretient la confusion étalée par la Rti qui diffuse conjointement le message lu par le porte-parole du gouvernement et l’allocution du nouveau Président de la République. Terrés chez eux, les Etats-majors restent accrochés au téléphone. On s’énerve un peu, mais on accepte de se contrôler.
Le mardi 8 décembre à 10h, le Premier ministre reçoit la presse étrangère qui lui accorde l’anonymat et déclare ne pas reconnaître le pouvoir de M. Henri Konan Bédié. A 12h, il convoque les ministres de la Défense et de la Sécurité, les Chefs d’Etat-major des armées et de la gendarmerie. Ce dernier n’est pas au rendez-vous. Et le Premier ministre de déclarer : ‘’où est le général Tanny ? C’est lui que je voudrais voir pour qu’il m’explique qui lui a donné l’ordre de faire escorter Bédié par les commandos jusqu’à la télévision et de le garder en ce moment.’’ ‘’Quand vous le verrez, lui seul saura vous répondre’’, rétorque le ministre de la Défense qui lui recommande avec beaucoup d’astuce et de tenue, de se conformer à la légalité.

Pourtant à 16h, le Premier ministre, Alassane Ouattara, réunit encore un Conseil de gouvernement et annonce qu’il fera une déclaration à la télévision à 20h, supposée être le testament du Président défunt ‘’pour annuler le pouvoir de Bédié’’ qu’il ne ‘’reconnait pas digne de succéder’’ à Houphouët.
Interrogé sur cette confusion au sommet de l’Etat, l’Ambassadeur des Etats-Unis à Abidjan, répond que les Etats-Unis souhaitent que la légalité soit appliquée et que cela est la seule voie de la démocratie.
A 19h30, les rédactions des différents journaux sont en branle. Tous les photographes convergent vers la télévision où est attendu le Premier ministre.
Du côté du nouveau Président de la République chez qui défilent déjà les Corps constitués de l’Etat, les dispositions sont prises : ‘’si M. Alassane Ouattara fait une déclaration à la télévision demandant la non application de la Constitution en se fondant sur des soi-disant confidences tenues et qui n’ont pas valeur de loi, il devra être arrêté dès sa sortie du studio de la télévision’’.
Certains pays occidentaux amis ont déjà donné leur adhésion à cette démarche.

Mais M. Alassane Ouattara n’ira pas à la télévision et ne fera pas de déclaration. Cette nuit-là, certains ministres, las de vivre la tension de la succession avouent leur intention de démissionner du gouvernement Alassane Ouattara. M. Essy Amara, ministre des Affaires étrangères qui gardera son poste dans le prochain gouvernement de Bédié, signifie très tôt le matin du 9 décembre, à M. Ouattara qu’il ‘’ne voit plus de raison d’appartenir à un gouvernement dont celui qui l’incarne n’est plus’’.
A 9h30, la Primature informe les membres du gouvernement de la tenue d’un Conseil des ministres au Palais de la Présidence. A 10h il est signifié au Premier ministre Ouattara que la rencontre ne peut avoir lieu au Palais, et cela sur ordre du Président de la République. La réunion se tient donc dans la salle de conférence de la Primature. Au dehors, le trop grand nombre d’agents de police surprend la cohorte de journalistes des nombreux journaux et agences de presse accrédités en Côte d’Ivoire.


A 10h50 mn, le Chef d’Etat-major des Fanci, le général Robert Guéi, accompagné des généraux Tanny Ehueny, commandant supérieur de la gendarmerie et Coulibaly du Gatl, traversent la cour de la Primature et pénètrent dans la salle de la réunion. Une dizaine de minutes dans le Bureau du Premier ministre et ils en ressortent. ‘’Au revoir, Mesdames et Messieurs les journalistes’’, dit le Chef d’Etat-major, l’air détendu, tandis que les deux autres, la mine grave, ne souffleront pas un mot.
A 12h10, Alassane Ouattara sort, suivi de l’équipe gouvernementale, s’arrête sur le perron de la Primature et introduit : ‘’le gouvernement vient de tenir une réunion. Le Secrétaire général du gouvernement va vous donner lecture du communiqué qui suit’’. M. Albert Aggrey donne ensuite lecture du communiqué qui proclame ‘’la dissolution du gouvernement de Félix Houphouët-Boigny’’.

Des journalistes tentent de recueillir la réaction du Premier ministre et de certains membres du gouvernement, mais Alassane Ouattara intervient, sec : ‘’pas de commentaire’’.
Il est 12h17. Ainsi, bien que la Constitution ait prévu la succession, la continuité de l’Etat s’est brisée et le dernier gouvernement de Félix Houphouët-Boigny démissionne dans la rue, devant les caméras, sans que son successeur n’ait un mot à dire.
Du côté des écuries, on peut baisser la garde et ranger les armes ; ‘’la guerre de succession’’ est terminée (…) La légalité a triomphé. (P 31)

Source : Henri Konan Bédié, la longue marche (1960-1993), Georges Amani, les Editions Bécelli